Le parent dépassé répond à Libération

Aujourd’hui, faisons une petite analyse de texte critique sur le « magnifique » dossier suivant :

Une du numéro de Libération du 7 février 2018

La page de titre

Il suffit d’un coup d’œil sur la page de titre pour connaître l’orientation du fameux dossier : c’est un dossier à charge qui est dressé ici.
Mais regardons ça un peu plus dans le détail.

Le mythe du parent parfait

On commence fort avec le titre, qui sous-entend fortement que les gens pratiquant la bienveillance (ou parentalité positive, bref toute forme d’éducation non-violente), seraient en fait plus intéressés par le fait d’être parfait, de mieux savoir que les autres, et non tout simplement par un traitement plus équitable des êtres placés sous notre protection, à savoir les enfants.

Quand on songe que très souvent le parent « bienveillant » est taxé de laxisme, et de créer une génération d’enfant-roi (ce qui sera d’ailleurs fortement sous-entendu dans les articles du dossier) on se demande bien où se trouve cette perfection.
Bien loin de faire l’admiration, les parents cherchant une autre forme d’éducation – plus respectueuse des enfants – sont vus comme des parents démissionnaires qui laissent leurs enfants faire absolument tout ce qu’ils veulent.

La mode de la « parentalité positive »

Toujours sur cette première page, on retrouve la notion de mode pour parler d’éducation non-violente. Comme si c’était forcément un phénomène passager, et que les parents la pratiquant devaient prochainement réaliser leur erreur, ou trouver une nouvelle mode à suivre.

Les personnes que je connais et qui pratique une éducation non-violente le font par conviction profonde. Nous sommes même de plus en plus nombreux à militer en ce sens, pour instaurer un vrai changement de société, un autre regard sur les enfants. Ce n’est en rien une lubie passagère, mais bien l’instauration d’un nouveau mode de vie, fondé sur des éléments concrets comme les neurosciences. Parler de mode c’est nier le profond engagement des personnes qui prônent une éducation sans violence.

Ce sentiment est renforcé par la question finale : « Progrès ou illusion? ».
Quand la phrase précédente dit :

La mode de la « parentalité positive » va jusqu’à organiser des stages pour mères et pères dépassés

on a une petite idée de ce qu’il faut en penser.

Tout cela ne serait donc qu’illusion, et les fameux stages ne servirait à rien. Après tout, c’est inné d’être parent !
Tout parent ayant recourt à ces fameux stages devrait donc à raison se sentir bien nul de ne pas y arriver sans.
On en reparle de l’idée de perfection de tout à l’heure ? On se demande comment un parent qui aurait besoin de stage pour éduquer ses enfants pourrait être un parent parfait…

L’éditorial

Passons à présent sur l’éditorial, signé Alexandra Schwartzbrod.

Je ne reprendrais que quelques passages, pour donner le ton encore une fois.

Ce n’est pas une raison pour les pousser dans les bras de n’importe quel pédagogue.

J’ai besoin de clarifier ici le sous-entendu qui dit que vraiment, pousser des parents vers l’éducation bienveillante, c’est une bien mauvaise idée ?

Les limites

Car il y a quelque chose qui ne colle pas dans ce concept [de l’éducation bienveillante]
[…]
[L’éducation] repose sur la transmission d’un certain nombre de valeurs et surtout sur l’instauration de limites claires.

Quand je vous disait plus haut que les articles sous-entendaient fortement (c’est même plus du sous-entendu à ce niveau) que l’éducation bienveillante, c’est du laxisme.

Être bienveillant, c’est donc ne pas donner de limites à son enfant.
Alors je ne sais pas si les personnes ayant rédigés ce dossier ont eu la curiosité de participer à un de ces stages dont ils font mention, ou même juste d’ouvrir un livre de Gordon ou Filliozat, qu’ils citent plus loin, mais personnellement je ne me rappelle pas à quel moment j’ai entendu ou lu que je ne devais plus mettre de limites à mes enfants.

Bien au contraire, on apprend comment poser les limites qui sont importantes pour nous sans entrer dans les conflits et les discussions. En ayant en prime beaucoup plus d’assurance que ces limites sont effectivement respectées.

Minimisation de la violence

Et heureusement, car il n’y a rien de pire qu’un parent pétris de certitudes.

Welcome back parent parfait détenant l’ultime vérité.
Et bien sûr ceux qui prônent une éducation avec fessée et punition, parce que c’est comme ça qu’on a toujours fait ? On en parle de leurs certitudes ?

Où commence la « violence éducative ordinaire » contre laquelle se bat la Fondation pour l’enfance?

Alors je vais être un peu ironique, vous m’excuserez, ce n’est pas très bienveillant. Mais je me dis que la moindre des choses quand on rédige un papier sur le sujet, c’est de se renseigner.
Mais c’est vrai que c’est difficile… Se rendre par exemple sur le site de l’OVEO (Observatoire de la Violence Éducative Ordinaire) ou de stopVEO est bien compliqué.

Sauf cas de violence gratuite avérée […] laissons donc les parents se faire confiance.

Cette phrase me fait bondir. Dire cela c’est dire qu’il existe une violence méritée, qui ne serait elle pas gratuite.
Mais qu’est-ce qui mérite qu’on se fasse frapper ? Insulter ? Humilier ?
En quoi le fait d’être un enfant rend la violence méritée, quand on la juge inacceptable sur un adulte ?
Et comment décider du degré de ce qui est mérité ou non ? Ou place-t-on la barre ? Est-ce qu’un « abruti, tu peux pas faire attention ! » est mérité quand l’enfant renverse son verre ? Est-ce qu’une fessée est méritée quand l’enfant ramène un 5/20, ou alors uniquement pour un 0/20 ?

Rien, absolument rien, ne mérite qu’on se fasse violenter, quelque soit notre âge, et à plus forte raison pour de jeunes enfants totalement dépendants des personnes qui vont leur infliger ces violences.

L’interview du sociologue Claude Martin

Après un article globalement neutre d’Anaïs Moran, rappelant dates et chiffres clés, parlant de la campagne de la Fondation pour l’enfance, citant Gilles Lazimi, Catherine Dumonteil-Kremer et Catherine Gueguen, on retrouve une interview du sociologue Claude Martin.

L’interview s’ouvre par le résumé suivant :

Pour le sociologue Claude Martin, au-delà des avantages de bon sens, cette logique éducative est devenue une injonction. Mais elle pose de nombreux problèmes sociaux.

Revenons déjà sur le début. L’éducation bienveillante est devenue une injonction.

Alors je ne sais pas vous, mais moi depuis que je suis maman, des injonctions j’en reçois de tous les côtés. (et même avant ça sur pleins d’autres sujets, la société est faite d’injonction…).
Et je ne peux pas dire que la plupart de ces injonctions me poussent à être dans la non-violence éducative.
Quand on m’incite fortement à ne pas allaiter trop longtemps, parce que je risque d’induire une dépendance chez mes filles.
Quand on m’incite à laisser pleurer, parce qu’il faut bien qu’ils apprennent la frustration.

Je ne vais pas dérouler toute la liste, mais globalement, à partir du moment où tu deviens parent, tu reçois de toutes part des injonctions, souvent contradictoires. Et la grande majorité d’entre elles ne sont pas pour prôner la bienveillance.

Bref, si l’injonction est un problème en soit, c’est toute notre société qu’il faut remettre en question !

Et donc si on en croit la fin de la phrase, c’est l’éducation bienveillante qui pose de nombreux problèmes sociaux. (et non pas les injonctions… Ou alors seulement celles qui concernent l’éducation non violente).

La résilience

Le souci n’est pas que cela minore les capacités de résilience des individus […]

La résilience c’est la capacité de chacun à rebondir après une épreuve.
Ce que Claude Martin nous soutient ici, c’est donc que la bienveillance va diminuer la capacité des enfants (et des adultes qu’ils deviendront) à se remettre d’une épreuve difficile.

Or, plusieurs études scientifiques, dont les recherches en neurosciences, nous démontre au contraire que la résilience ne peut exister que si la personne a dans sa vie au moins 1 personne bienveillante, à l’écoute et faisant preuve d’empathie.
C’est donc tout le contraire de ce qui est énoncé ici. L’éducation bienveillante prône l’accompagnement de l’enfant dans le vécu de ses émotions, agréables comme désagréables. Cet accompagnement va aider l’enfant (et donc plus tard l’adulte) à accueillir ses émotions, à les accepter, pour ensuite passer plus facilement à autre chose, dans le cas notamment d’émotions douloureuses.

L’enjeu ne se situe pas seulement dans l’interaction parent-enfant, mais aussi au niveau collectif […] L’enjeu est politique.

Bien entendu que l’enjeu va bien au delà de la relation parent-enfant. Tous les militants d’une éducation sans violence vous le diront. L’enjeu c’est une société apaisée, plus tolérante, moins violente, et qui ne soit pas basée sur des rapports de domination.
Je comprend que ça en effraie plus d’un, c’est un vrai bouleversement qui est proposé ici. Un bouleversement qui, comme pour le féminisme, signifie la perte de privilèges pour certains…
Mais ne devrions nous pas tous tendre vers un monde plus égalitaire ?

La bienveillance selon Claude Martin

Plus loin dans l’interview, nous avons une situation et la façon dont – selon ce sociologue – un parent bienveillant réagirait.

On apprend ainsi que face à un enfant qui a jeté son assiette par terre, le parent bienveillant se voit conseillé de ne pas établir de contact visuel, en gros d’ignorer son enfant, jusqu’à ce que celui-ci change de comportement.

Encore une fois, je ne sais pas quels livres ou ateliers ces personnes ont suivi, mais ce n’était clairement pas des ateliers de parentalité positive.
Ignorer son enfant, c’est une violence.
Et le fait que le parent ne réagisse pas à l’assiette renversée, on retourne encore sur l’idée que bienveillance = laxisme.

On trouve aussi exposée l’idée que pour rester bienveillant, le parent doit se mettre en « pilotage automatique bienveillant » et qu’il y a une perte de la « spontanéité des relations parents-enfants ».

Clarifions les choses.
La parentalité bienveillante ne nous incite en rien à nous mettre sur pilote automatique, à réfréner nos propres émotions et donc à perdre en spontanéité.
Au contraire, elle nous encourage à être plus vrai, à exprimer notre ressenti plutôt qu’à accuser et à rester fidèle aux valeurs qui nous importe.
Une relation non violente entre un parent et son enfant va renforcer le lien, les échanges, et la confiance réciproque. Là où les coups, punitions et humiliations ne feront qu’éroder petit à petit le lien.

Éduquer sans punir, le Graal des parents dépassés

Le dossier se termine par un dernier article signé Anaïs Moran, mêlant explications et mise en situation de parents ayant participé aux fameux stages, ainsi que témoignages.

Le titre de l’article en lui-même est déjà éloquent : ceux qui vont dans les stages, ce sont les parents dépassés.
Pas des gens qui font la démarche de façon éclairée, parce qu’ils veulent améliorer leur relation avec leurs enfants.
J’ai besoin de préciser qu’il n’y a aucune honte à se sentir dépassé ? Que ça arrive à la majorité des parents ?
Et qu’il n’y a pas de honte non plus à faire des stages pour devenir un meilleur parent ?

Après tout, on fait des stages pour toutes sortes de choses, des stages de cuisine, de peinture, de sport… Toujours dans le but de s’améliorer. Pourquoi ne pourrait-on pas faire la même chose quand il s’agit d’éducation ?

Faisons le tour de quelques passages choisis :

[…] organisés par les leaders du mouvement et leurs proches disciples […]

Oh le bel amalgame avec du vocabulaire sectaire qui donne une belle connotation négative !

[…] pour adopter un modèle éducatif « bienveillant » (ou « permissif » selon les points de vue).

Encore une fois, on annonce que éducation bienveillante = laxisme.

Enfin, je reviendrai sur la citation qui a été choisi pour être mise en avant dans l’article (position centrale, en gras et rouge) :

On repart [mieux] armés, mais les enfants grandissent et on se retrouve face à de nouvelles problématiques. »

Le positif remonté dans les différents témoignages reste au second plan. La citation importante, c’est celle qui dit qu’au fond, tout ça ne fonctionne pas vraiment.

Il est évident que l’usage des violences éducatives demandent moins d’énergie (encore que…). On ne se pose pas de question, on punit, on met une fessée, on crie…
Et on a l’impression d’avoir fait ce qu’il fallait. On est pourtant sans cesse obligé de recommencer, preuve que c’est inefficace.
L’éducation non violente elle demande de se réinventer constamment, d’essayer de nouvelles choses. Et d’accepter aussi que ça ne fonctionne pas toujours, car ainsi vont les relations humaines.
Mais ces efforts font naître une relation d’une tout autre qualité, le tout sans violence… Alors, ça vaut peut-être le coup d’y mettre un peu d’énergie non ?

En conclusion

Cet article étant déjà très long, je vais tâcher de faire bref.

Tout au long de ce dossier, on retrouve les arguments utilisés habituellement par les détracteurs de l’éducation non violente :
– Le danger de l’enfant-roi plane tout au long des article, même s’il n’est jamais spécifiquement mentionné.
– On fait l’amalgame entre éducation non violente et laxisme à plusieurs reprises.
– Les auteurs minimise les violences en faisant la distinction entre violence gratuite et violence méritée (et donc éducative et nécessaire).

Le dossier passe complétement (ou presque) sous silence les études réalisées ces dernières années, les résultats des neurosciences, les effets délétères prouvés de l’éducation « traditionnelle »…

Bref, bien loin d’une travail journalistique neutre exposant tous les éléments sans parti-pris.
C’est au contraire un dossier à charge contre une forme d’éducation plus égalitaire, qui remet en cause la domination des adultes sur les enfants.

Ce qui est dommage, c’est qu’un tel dossier ne fera que creuser d’avantage le fossé entre ceux qui essaient de faire autrement, et ceux qui restent convaincus que seule l’éducation traditionnelle est efficace, en stigmatisant un peu plus chaque parent.

3 commentaires sur « Le parent dépassé répond à Libération »

  1. Tu as tout dit.

    Cette tribune m’a mise hors de moi. Je ressens tellement de frustration de voir ainsi une si belle démarche ainsi condamnée sans appel…
    Ce torchon ne mérite pas de s’appeler « Libération », mais mériterait plutôt le nom de « Aliénation ». Du titre racoleur, du contenu orienté, c’est l’équivalent des « infos internet putaclic », de la diarrhée verbale pour candidat de télé-réalité…
    La démarche de comprendre cette nouvelle mouvance, de remettre en question l’ancienne et habituelle, de rester factuel et neutre pour détourer un sujet, est totalement absente de cet article. A ce compte là, je rédige « Pouet pouet la camionnette, ça roule et c’est chouette  » et je me revendique comme étant le nouveau Rimbaud.
    Sérieux, mais Grrr. Tu fais bien de remettre les points sur les i -et de façon calme je t’admire-.

    1. S’énerver est inutile. Perso la pseudo bienveillance présentée dans cet article, je préfère en rire…
      Et puis surtout, je vois dans ce dossier les derniers sursauts d’un âge révolu. Les choses changent, les gens se mobilisent, ils commencent à s’en rendre compte, et comme tout changement ça fait peur !
      C’est important quand même d’y répondre, même si je sais que la plupart de mes lecteurs sont déjà convaincus ^^

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